La petite Lili, film de Claude Miller-2003
La mouette, pièce de Tchekhov-1896
Synopsis :
En vacances en Bretagne, Mado, actrice célèbre, est entourée de son fils Julien, qui rêve de devenir cinéaste, de Brice son amant, réalisateur de films à succès, de son frère, Simon, vieil homme fatigué. Julien est amoureux de Lili, une jeune fille de la région qui veut devenir actrice. Sa présence concentre et réveille les passions.
Sentiment :
Si le film ne m’avait pas marqué, je n’aurais pas pris la peine d’écrire ces quelques mots. Seulement, je reste sceptique, trop de choses m’ont dérangé, trop moments creux, de mots qui sonnent faux jouxtant des images fortes et des déclamations criantes de sincérité. Une sorte de surprise partie où on s’efforce de rester jusqu’à la fin en espérant revoir passer le jeune homme mignon qu’on avait remarqué au début, en entrant.
Pour moi, ‘’le jeune homme mignon’’ de cette œuvre aura été le court métrage mis en abyme, réalisé par le talentueux mais non moins contesté, Julien (Robinson Stévenin).
Dans la pièce, il s’agit de la mise en abyme d’une pièce dans une pièce. Alors que dans « la petite Lili » -qui se veut être une critique du monde du cinéma-, il s’agit d’un court métrage dans le film.
Lili (Ludivine Sagnier), dans le cours métrage, est habillée en blanc et récite un texte, derrière elle, une grande étendue d’eau scintille. C’est le lac de son enfance.
Extrait de la pièce (qui constitue le court métrage dans le film) :
TREPLEV – (Il frappe quelques coups avec un bâton, puis récite) : « Ombres anciennes et vénérables qui survolez la nuit ce lac, endormez-vous et faites que nous rêvions de ce qui arrivera dans deux cent mille ans. »
Le rideau se lève ; vue sur le lac ; la lune, à l’horizon, se reflète dans l’eau. Nina Zaretchnaia, tout de blanc vêtue, est assise sur un bloc de pierre.
NINA – « Les hommes, les lions, les aigles et les perdrix, les cerfs à cornes, les oies, les araignées, les poissons silencieux, habitants des eaux, les étoiles de mer et celles qu’on ne peut voir à l’œil nu, bref, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies se sont éteintes, ayant accompli leur triste cycle… Depuis des milliers de siècles, la terre ne porte plus d’êtres vivants et cette pauvre lune allume en vain sa lanterne. Dans les prés, les cigognes ne se réveillent plus en poussant des cris, et l’on n’entend plus le bruit des hannetons dans les bosquets de tilleuls. Tout est froid… froid… froid… froid… Tout est désert… désert… désert… J’ai peur… peur… peur… (Un temps.) Les corps des êtres vivants se sont réduits en poussière et l’éternelle matière les a transformés en pierre, en eau, ou en nuages ; leurs âmes se sont fondues en une seule. L’âme universelle, c’est moi… c’est moi. En moi vivent les âmes d’Alexandre et de César, de Shakespeare et de Napoléon, et celle de la dernière sangsue. En moi, la conscience humaine s’est confondue avec l’instinct animal ; je me souviens de tout, et je revis chaque existence en moi-même. »
Des feux follets apparaissent.
NINA – « Je suis seule. Une fois tous les cent ans j’ouvre la bouche et ma voix résonne tristement dans ce désert, et personne ne m’entend. Vous non plus, pâles lumières, vous ne m’entendez pas. Les marais pourrissants vous engendrent tous les matins, et jusqu’à l’aube vous errez, sans pensée, sans volonté, sans palpitation de vie… Craignant que la vie ne vous revienne, le Diable, père de la matière éternelle, opère en vous, à tout moment, l’échange des atomes, comme dans les pierres et dans l’eau ; ainsi vous transformez-vous perpétuellement. Seul, dans tout l’univers, l’esprit demeure immuable et constant. (Un temps) Tel un prisonnier jeté au fond d’un puits vide et profond, je ne sais qui je suis ni ce qui m’attend. Cependant, on m’a révélé que de cette lutte opiniâtre et cruelle contre le diable, principe des forces matérielles, je sortirai vainqueur ; alors matière et esprit se fondront en une harmonie parfaite, et le règne de la volonté universelle naîtra. Cela sera, très tard, lorsque, après une longue série de millénaires, la lune et le lumineux Sirius et la terre se réduiront peu à peu en poussière… Mais, d’ici là, ce sera l’horreur, l’horreur… (Un temps ; deux points ardents s’allument sur le fond du lac.) C’est le diable, mon puissant adversaire, qui approche. Je vois ses yeux pourpres, terrifiants… »
Passage sublime, et tellement bien joué (dans le film).
La pièce
Les dramaturges contemporains farcissent leurs œuvres uniquement d’anges, de gredins et de bouffons. J’ai voulu être original, chez moi il n’y a pas un seul brigand, pas un seul ange (quoique je n’aie pu me passer de bouffons), je n’ai accusé personne, ni acquitté personne.
Dans La Mouette un jeune homme s’affronte à sa mère, cherche en vain à lui faire reconnaître sa valeur, puis finit par déclarer forfait. Le jeune homme voudrait bien transformer le monde - et, pour lui, cela veut dire réinventer le théâtre ; la mère et son amant, eux, préfèrent prendre leur plaisir en pactisant avec l’art et le monde tels qu’ils sont. Narcissisme de l’adolescence contre égoïsme de l’âge mûr ?
Tchékhov a fait de l’art le terrain de prédilection des passions, des illusions et des conflits des personnages de La Mouette. Ici, si l’on n’est pas artiste, on aurait voulu l’être : il n’est pas jusqu’au régisseur du domaine ou au médecin du district qui ne soit obsédé par l’engagement artistique, comme s’il était la seule réparation possible pour des vies évidées de sens, le lieu rêvé de la jouissance au milieu de tant de frustrations.
Ce diagnostic acerbe sur la fonction compensatoire de l’art, ce scepticisme devant l’espoir de rédemption qui s’y attache, sont au cœur d’une pièce dont le dispositif ironique atteint de plein fouet, aujourd’hui encore, quiconque s’y attaque.
Anne-Françoise Benhamou
Beaucoup d’éléments de la pièce, ainsi que presque tous les personnages ont été gardés, néanmoins mon cœur penche beaucoup plus vers l’œuvre originale, la chute tragique et l’amour déchu y est pour beaucoup certainement.
Pour ce qui est des personnages, ceux qui m’ont le plus interpellé sont : Macha, Nina et Kostia, pour une question de génération sans doute, sans oublier que ce sont les trois héros tragiques de l’intrigue et les personnages d’un des triangles amoureux de la pièce.
A noter la correspondance entre la mouette, l’oiseau fusillé par Kostia, et son suicide à la fin, comme le suicide du provincial qui ne s’est jamais envolé, que le vent de la critique a dérouté.
Quelques répliques (qui me parlent)
MEDVEDENKO – Pourquoi êtes-vous toujours en noir ?
MACHA – Je porte le deuil de ma vie. Je suis malheureuse.
…
TREPLEV – Des personnages vivants ! Il ne faut pas peindre la vie telle qu’elle est, ou telle qu’elle devrait être, mais telle qu’elle nous apparaît dans nos rêves.
…
DORN – Oui… Mais vous ne devez peindre que l’important, l’éternel. Vous savez que j’ai eu une vie variée, agréable, j’en suis satisfait, mais si jamais j’avais éprouvé l’élan spirituel que les artistes connaissent pendant la création, il me semble que j’aurais méprisé mon enveloppe matérielle et tout ce qui la concerne, et je me serais envolé loin, bien loin de cette terre.
DORN – Autre chose : dans toute œuvre, il doit y avoir une idée clairement définie. Vous devez savoir pourquoi vos écrivez, sinon, à suivre cette voie pittoresque sans but précis, vous vous égarerez, et votre talent vous perdra.
MACHA – Et moi, j’ai l’impression d’être née depuis longtemps, très longtemps… de traîner ma vie comme une lourde queue de robe qui n’en finirait pas. Souvent je n’ai pas la moindre envie de vivre. (Elle s’assied.) Bien sûr, ce sont des bêtises. Il faudrait me secouer, me débarrasser de tout cela.
…
MACHA, refrénant son enthousiasme. – Quand il récite quelque chose, ses yeux brillent, son visage pâlit. Il a une voix belle et triste, il a les manières d’un poète.
…
NINA, seule. – Comme c’est étrange de voir pleurer une actrice célèbre, et pour une raison pareille ! Et qu’un écrivain connu, l’idole du public, dont on parle dans les journaux, dont on vend les portraits, dont les œuvres sont traduites à l’étranger, passe ses journées à pêcher et se réjouisse quand il a pris deux goujons, comme c’est étrange ! Je croyais que les gens célèbres étaient fiers, inaccessibles, qu’ils méprisaient la foule, qui place au-dessus de tout la noblesse et la fortune, et qu’ils se vengeaient d’elle, grâce à leur gloire et à l’éclat de leur nom. Mais non, je les vois pleurer, aller à la pêche, jouer aux cartes, rire et se fâcher comme tout le monde…
…
TREPLEV- … relevant le jeu amoureux entre NINA et l’écrivain (amant de sa mère).
Ce soleil ne vous a pas encore atteint, mais déjà vous souriez, vos regards fondent sous ses rayons. Je ne veux pas vous déranger.

Un film sympathique et intimiste riche en dialogues intérieurs et réflexions personnelles sur le temps, la perception du monde, et les révélations de l’émotion. Ben se construit à partir du désespoir, il se remet en question, il gagne du temps, un tiers de vie, puisqu’il renonce à ses huit heures de sommeil.
« Ça faisait deux semaines que je ne dormais pas, la séparations avec Susie m’a donné l’impression que le temps s’était déréglé. Je passais de l’imaginaire à la réalité, du passé au présent, avec de plus en plus d’aisance. Je sens les verrous sauter un à un, et le temps prendre la fuite ; la manipulation du temps n’est pas une science exacte, comme tout art, celui-ci est propre à chacun. Quel est cet art qui consiste à accélérer mes heures de travail ?... J’imagine l’inverse, le temps s’est figé, j’imagine que la télécommande de la vie est sur pause, dans ce monde figé, je peux aller librement sans qu’on me remarque, personne ne s’apercevra que le temps s’est arrêté ; et quand il redémarrera, la transition sera imperceptible, comme un léger frisson à peine différent que la sensation que quelqu’un marche sur votre tombe ».
Comme en témoignent ces quelques lignes, il s’agit d’un scénario tout à fait surréaliste. L’étudiant en dernière année à l’école des beaux arts est au centre d’un phénomène bizarre, en pleine phase de dépression, d’insomnie et de torture, il se voit doté d’un pouvoir suprême, celui d’arrêter la marche du temps. C’est là qu’il réalise le parallèle entre ce qu’il vit lorsqu’il décide la pause et ce que l’on ressent lorsque l’on est captivé par la beauté, que l’on plonge dans un état de transe où l’écoulement synthétique des secondes n’occupe plus notre esprit.
Il avance donc le long d’un couloir intemporel, et dénude des femmes aux corps fuselés et aux visages éclairés par la lumière standard des néons du supermarché. Il en découvre l’esthétique originale et se lance dans sa représentation par touches de fusain. Cet arrêt sur images aussi utopique soit- il, est en quelque sorte l’expression d’une profonde envie de capturer l’essentiel, non pas au sens de vital mais au sens de substance. L’art joue ici le rôle de pont majeur, liant apparence et essence, de telle sorte que ces deux entités semblent découler l’une de l’autre au regard sensible du peintre.
Ce film britannique n’est pas sans rappeler son cousin américain Eternal sunshine of the spotless mind, non seulement dans la mise en scène de la rupture amoureuse, mais aussi en ce qui concerne la réconciliation avec le temps. Dans le premier, le côté science fiction tient à une médecine futuriste guérissant les chagrins émotionnels ; alors qu’ici il s’agit d’une ambiance fantastique que l’on doit plus au génie artistique que scientifique. On pense généralement que les grandes surfaces sont des pièges à rêves pour leurs employés, chef de rayon, caissière, personnel d’entretien, autant de fonctions annihilantes que l’on croit exercer pour un temps et auxquelles on se retrouve enchaîné toute une vie. Pourtant, c’est une toute autre réalité qui est décrite dans Cashback, sarcastique ou peut être simplement optimiste. Les acteurs, notamment Sean Biggerstaff, dans le rôle du peintre, et Emilia Fox en tant que caissière sont excellents et tout aussi crédibles dans la gravité que le sont leurs acolytes dans leurs rôles d’imbéciles heureux ou de supérieur vaniteux. Enfin, la musique est belle.
En résumé, un film qui se veut à la fois burlesque et terriblement sérieux. Une histoire où le délire sublime la douleur. L’histoire d’un bonheur hors du temps.
"Un jour j'ai voulu savoir ce qu"était l'amour, l'amour est là si on veut qu'il soit là, il suffit de le deviner derrière la beauté qui l'entoure et entre chaque seconde qui rythme votre vie. Si vous ne prenez pas le temps de vous arrêter vous risquez de passer à coté ". Ben
« …et je comprenais que la vie pût être jugée médiocre, bien qu'à certains moments elle parût si belle, parce que dans le premier cas c'est sur tout autre chose qu'elle même, sur des images qui ne gardent rien d'elle qu'on la juge et qu'on la déprécie ».
« Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l'homme affranchi de l'ordre du temps ».
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé


