« Les hommes sont encore plus paresseux que timorés et ils craignent avant tout les ennuis dont les accableraient une honnêteté et une nudité absolues. Seuls les artistes haïssent cette démarche nonchalante, à pas comptés, dans des manières empruntées et des opinions postiches, et dévoilent le secret, la mauvaise conscience de chacun, le principe que tout homme est le miracle d'une fois ; ils osent nous montrer l'homme tel qu'il est lui-même et tel qu'il est seul dans chaque mouvement de ses muscles, bien plus, qu'il est beau et digne de considération selon la stricte conséquence de son unicité, qu'il est neuf et incroyable comme toutes les œuvres de la nature et nullement ennuyeux. Si le grand penseur méprise les hommes, c'est leur paresse qu'il méprise, car c'est elle qui leur donne l'allure indifférente des marchandises fabriquées en série, indignes de commerce et d'enseignement. L'homme qui ne veut pas appartenir à la masse n'a qu'à cesser d'être indulgent à son propre égard ; qu'il suive sa conscience qui lui crie : “’ Sois toi-même ! Tu n'es pas tout ce que maintenant tu fais, penses et désires”’ ». Nietzsche, Considérations inactuelles III Schopenhauer éducateur
Dès que j’ai lu cet extrait — quatrième de couverture des essais —, j’ai su que tu prendrais un immense plaisir à lire le troisième volet des Considérations inactuelles. Je pense aussi que cette œuvre merveilleuse sur la philosophie de l’être pourrait t’apporter des éléments de réponses.
Après avoir dépassé l’introduction, et en arrivant à la description de Schopenhauer, rappelle-toi mon écartèlement entre le rêve de solitude tranquille, au sens de bien-être que procure le simple fait d’être seul, et le rêve d’un partage harmonieux : « De tels solitaires ont justement besoin d’amour, ils ont besoin de compagnons avec qui ils puissent se montrer ouverts et francs comme envers eux-mêmes, et en présence de qui cesse la crispation du silence et de la dissimulation. » Pour cela, en plus d’une suprême confiance en l’autre je pense qu’il faille aussi être rassuré sur ses prédispositions à nous percevoir. Etant donné que l’Homme est l’inconstance même, il serait dangereux d’espérer faire de ce pont un refuge perpétuel.
Alors, il faut sereinement vivre l’instant, et se laisser séduire par les eaux vives de l’émotion, se laisser éblouir par toutes ces choses à la fois belles et impalpables et y voir une invitation secrète à des joies indicibles. C’est ce que m’inspire ton rire, ta curiosité, mais aussi ton côté éraillé flirtant avec l’amertume. Après tout, nous sommes des êtres partagés, en équilibre fragile sur le fil de nos peurs, des êtres d’ombres et de lumière télescopés par des sensations que lorsqu'ils courent à leur rencontre. De plus « … tout porte témoignage de ce que nous sommes, nos amitiés comme nos haines, notre regard comme la pression de notre main, notre mémoire et ce que nous oublions, nos livres et les traits de note plume ».
Qu’existe-t-il de plus stimulant que de se faire guider dans l’univers d’une personne ayant pour dessein la recherche d’elle-même ? Y a-t-il personne plus sincère que celle qui dissimule maladroitement sa peur d’être avalée par les sables mouvants d’une banalité embaumée, à l’habillage technicolor ? « … rien de plus joyeux ni de meilleur ne peut-être accordé à l’homme que d’approcher l’un de ces victorieux qui, parce qu’ils ont pensé le plus profond, doivent précisément aimer ce qu’il y a de plus vivant, et qui pour finir inclinent au beau. »
Je crois en toi, et j’ai l’intime conviction que tu sauras faire les choix qui te mèneront à cette beauté. Je le vois dans ton regard pétillant, reflet de ta vision du monde, et même si ce miroitement est assombri par le suintement de plaies, il porte en lui l’espoir d’un véritable bonheur, car «Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.»
Crois en ton art, ton art surprenant d’être, et saches qu’il irradie jusqu’en mon âme.

« Ma nuit est mon territoire libéré, ma solitude préférée, ma valeur refuge ».
Tahar Ben Jelloun, Les raisins de la galère
« Il y a des soirs comme ça, où on a envie de tout foutre en l'air, de tout balancer et de contempler le désastre. Histoire de mettre le même bordel qui règne dans notre tête dans la pièce où on est. Dresser une sorte de mauvais paysage état d'âme. Devenir un artiste contemporain une fois dans sa vie. Prendre chaises, draps, bibelots, photos de machins machines, feuilles, objets fétiches, vêtements et tout assembler pour en tirer une installation géante qu'on pourrait titrer : le bordel de ma vie. » Filymène
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Il y a des soirs comme ça, où on a envie de tout foutre en l'air, de tout gommer, de tout redessiner et contempler le nouvel espace. Histoire de mettre le même rêve qui règne dans notre tête dans la pièce où on est. Dresser une sorte de superbe paysage état d'âme. Devenir un artiste contemporain une fois dans sa vie. Prendre chaises, draps, bibelots, photos de machins machines, feuilles, objets fétiches, vêtements et tout assembler pour en tirer une matière à remonter le temps, comme un retour à la sève, une installation géante qu’on pourrait titrer : l’arbre miraculeux.
Arbre dans une réserve Masaï au Kenya
"La poésie, terre obstinée de la parole naissante et porteuse du Je, réunit en elle l’art et la force d’intimer un sujet à sa naissance. La poésie est la parole déconcertante qui s’enfonce pas à pas dans le chemin des mots. Toujours plus avant, gazelle à la course effrénée du lieu d’où elle sourd, sans cesse détour du souffle. La poésie, langue parlant je sans le dire, est une parole de la saveur."
Joël Clerget dans Je est un autre, Poésie et Psychanalyse
Texte écrit à partir de deux conférences, la première donnée à Valence pour les Apprentis philosophes le 26 janvier 2007, et la seconde au Centre Culturel Français d’Alger dans le cadre du Printemps des Poètes 2007.
*Article en réponse à Nek, (mon commentaire ne passait pas).
Le Je est une invention de soi.

